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Entretien réalisé par Karima Dehiles

La mémoire nationale, dans ses aspects politique ou culturel, a toujours constitué un centre d’intérêt pour l’historien et chercheur Abdelmadjid Merdaci qui aligne déjà plusieurs ouvrages. Il réaffirme ici avec force que l’histoire n’est pas que connaissance du passé mais projection dans l’avenir.

Le président de la République a réitéré son engagement à accorder un grand intérêt à la mémoire nationale sans céder au marchandage sur notre histoire et mémoire… Voyez-vous une forte volonté politique ?
L’engagement solennel du président de la République doit être acté et il faudra lui donner sens au-delà de l’ordre conjoncturel. J’ai, pour ma part, constamment rappelé que la connaissance de notre histoire est l’un des socles de l’unité nationale. C’est sur le terrain de la recherche académique, de la création artistique que devrait se concrétiser la volonté politique exprimée par le chef de l’Etat. On sait que la mémoire nationale croise différents porteurs de mémoire de groupe, de générations, militantes entre autres, et qu’elle a vocation à éclairer la recherche. Il s’agit là d’un point sensible et le rappel doit être encore fait à la quasi- mise sous scellés des archives algériennes sans lesquelles il ne saurait y avoir de connaissance.

Comment traduire ces engagements sur le terrain et quels sont les moyens à mettre en œuvre?
Comment ? D’abord libérer les archives nationales, ensuite regrouper sous une même enseigne tous les témoignages. Ceux des anciens moudjahidine en particulier, inventorier toutes les œuvres du cinéma, de la littérature, des arts de manière générale en rapport avec la lutte de libération et le mouvement national. Il faut ouvrir une médiathèque susceptible de recevoir la mémoire de la guerre d’indépendance nationale avec divers volets (presse de la période coloniale, du mouvement national, de la guerre d’indépendance nationale). Les pistes ne manquent pas et peuvent excéder les seules compétences du ministère des Moudjahidine.

Plusieurs dossiers de mémoire, notamment la restitution des crânes des résistants algériens et les archives, sont en suspens. Que doit faire l’Algérie pour les finaliser ?
La bataille de la récupération des archives détenues illégalement par la France doit être relancée avec fermeté. Il ne faut plus se satisfaire sur ces questions nodales pour notre histoire d’euphémismes du style contentieux mémoriel. Ici, comme en France, on sait bien qu’il s’agit de crimes imprescriptibles, et il convient désormais de nommer les faits. Le contrôle français, politique dans son principe, des archives vise à contraindre, sinon à limiter, la souveraineté nationale.

Existe-t-il des personnes ou organismes qui œuvrent pour le maintien du statu quo ?
Mon ami Benjamin Stora évoquait dans l’un de ses ouvrages, «une guerre sans fin» en parlant de notre guerre de libération. Une séquence décisive de cette guerre a formellement pris fin avec les accords d’Evian. Cela ne signifie pas que l’ancienne puissance a renoncé à ses intérêts ni aux tentations d’influer sur le cours de la vie politique nationale. Il ne peut échapper à un observateur attentif que sans le contrôle du Maghreb, le Maghreb central pour dire l’Algérie, et de l’Afrique subsaharienne, le poids politique de la France serait ramené à la seule dimension de l’Hexagone. Les spécialistes parlent aujourd’hui de soft power et les derniers événements médiatiques sont là pour le confirmer.

Comment établir des relations apaisées entre l’Algérie et la France ?
La notion de relations apaisées relève aussi des euphémismes. Ce qui est en jeu, c’est la souveraineté nationale qui n’est pas négociable. Malheureusement, c’est aussi de l’intérieur du pays qu’elle est, parfois remise en cause. Le président de la République a rappelé, avec raison, qu’elle n’était pas négociable. Pour la conforter, il nous revient d’enraciner les libertés dans la profondeur de notre société, d’assurer un réel développement économique et social, seules conditions pour une réelle rupture avec une domination/fascination française qui n’a que trop duré. Rappeler régulièrement au criminel ses crimes peut aussi y aider.
 K. D.